mercredi 18 mars 2015

Pavel Belaïev et Alexeï Leonov racontent la première sortie dans l'espace d'un homme lors de la mission Voskhod 2


Ce 18 mars, nous fêtons le 50ème anniversaire de la première sortie dans l'espace par un homme - Alexeï Leonov devenait le premier piéton dans l'espace à bord de la mission Voskhod 2 (Cliquez sur ce lien pour lire l'article des 50 ans de Voskhod 2).


Cet exploit a été relaté à maintes reprises par les médias. Les cosmonautes aussi l'ont relaté.
Peu de temps après cette mission, des compte-rendus écrits par Pavel Belaïev et Alexeï Leonov sont parus en français dans certains magazines proches du pouvoir soviétique. Chacun y raconte son vécu, sa mission. 
Dans un esprit aussi de propagande que de partage, ces écrits sont rédigés (et traduits) dans un style bien particulier, qui correspond vraiment à l'époque. Ah, la magie des superlatifs, de l'à peine exagération, et du subjonctif... et des choses que l'on ne dit pas de suite ...
Nous sommes en pleine guerre froide et la course à l'espace entre l'URSS et les Etats-Unis bat son plein. Les russes viennent de marcher dans l'espace alors que les américains n'ont pas encore envoyé leur capsule Gemini.

Ces écrits ne se retrouvent pas sur Internet ou alors de façon partielle. J'ai eu l'opportunité de trouver les mêmes récits dans différentes revues d'époque (dont les fameuses Actualités Soviétiques) et au lieu de vous faire un scan simple, je vous les ai retranscrits pour que vous puissiez mieux les lire et les apprécier.

Copyright : Pavel Belaïev et Alexeï Leonov
                  Space Quotes - Souvenirs d'espace

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Piéton dans l'espace
par Alexeï Leonov
(Cosmonaute soviétique, membre de l'équipage du Voskhod II, Moscou)

Publié en mai 1965

Je n'oublierai jamais cette journée du 18 mars 1965,lorsque je vis le vide insondable de l'espace dans toute sa beauté indescriptible. Mon premier coup d'oeil sur la Terre me la révéla flottant majestueusement devant moi comme une surface plate. Seule la forme arrondie de ses bords me rappelait que c'était une sphère. Malgré l'épais écran coloré monté dans mon casque, j'aperçus des nuages brillants, l'azur de la mer Noire, la frange écumeuse de sa rive, la chaîne du Caucase et le port de Novorosiisk. Le moment était arrivé de sortir du vaisseau spatial, ce moment en vue duquel nous nous étions préparés depuis si longtemps, auquel nous avions temps pensé...

Avant d'aller plus loin dans mon récit, je voudrais d'abord décrire les préparatifs qui ont précédé notre vol et assuré sa réussite.

Ces préparatifs se déroulaient durant les travaux d'aménagement de l'astronef, alors que les savants et les techniciens mettaient le matériel au poing et modernisaient Voskhod. De concert avec les ingénieurs en charge des études, nous réussîmes à résoudre certains problèmes compliqués, et il arriva souvent que notre aide durant l'essai de certaines unités composantes permit de trouver des variantes mieux adaptées.
D'une importance primordiale furent les séances d'entraînements sur appareils spéciaux, grâce auxquelles nous nous approchâmes le plus possible des conditions véritables du vol dans l'espace.

On construisit des maquettes du vaisseau spatial et du sa (la chambre d'écluse), et l'on reproduisit les conditions du vide dans un compartiment à chaleur et pression. Vêtus de notre combinaison spatiale, nous - c'est-à-dire notre équipe de cosmonautes - nous familiarisâmes par degrés avec le processus consistant à quitter l'astronef, et nous nous entraînâmes à effectuer toutes les manoeuvres nécessaires.
Lorsque notre entraînement nous eut amenés au point où nous accomplissions toutes les manoeuvres de manière automatique, nous passâmes aux exercices dans un appareil spécial, une sorte de laboratoire volant muni à notre intention de toutes les installations permettant d'effectuer ces exercices pour de brèves périodes, en l'absence de pesanteur.
Ce fut un labeur minutieux. Nous prîmes notre envol plutôt vingt fois qu'une, et un à un nous mîmes au point tous les détails. Nous avions adopté pour devise : Plus c'est difficile au sol, plus ce sera facile dans l'espace.
Nous apportâmes une grande attention à notre entraînement physique. Ainsi d'août 1964 à mars 1965, je fis plus de 100 km à bicyclette; durant l'hiver 1965, je fis à ski plusieurs centaines de kilomètres, et courus une distance analogue en cross-country. J'accomplis au moins cent cinquante exercices en appareil simulateur. Il va s'en dire que j'étais de plus en plus excité au fur et à mesure que la date du vol approchait, d'autant plus que la Commission d'Etat avait annoncé que je devais faire partie de l'équipage. D'autre part, je savais que nos savants et nos techniciens avaient fait tout le nécessaire pour assurer notre sécurité dans l'espace.

Dès que nous fûmes placés en orbite, nous commençâmes à préparer l'expérience qui faisait l'objet du vol de Voskhod II. Nous vérifiâmes le fonctionnement du matériel, de tous les systèmes et appareils devant enregistrer les paramètres physiologiques ainsi que les paramètres de la combinaison spatiale. Nous égalisâmes la pression dans la cabine et le sas. Puis nous ouvrîmes l'écoutille séparant la cabine du sas.
J'amenai au niveau requis la pression dans ma combinaison spatiale, je m'assurai que celle-ci était étanche à l'air, je vérifiai la fermeture de mon casque et la position de l'écran protecteur de l'éblouissement monté sur celui-ci. Je vérifiai également l'arrivée d'oxygène dans ma combinaison spatiale. En effet, celle-ci devait me servir de seul abri dans l'espace.
Je passai en revue dans mon esprit toutes les manoeuvres requises pour sortir de l'astronaef - et je fus prêt à me mettre en route. Il était 11h30, heure de Moscou, et Voskhod II commençait sa seconde révolution autour de notre planète.
Le commandant ferma l'écoutille de la cabine. Ayant drainé la pression du sas, il ouvrit le panneau de sortie, et aussitôt un rayon de soleil éblouissant envahit les lieux. La voie menant au vide spatial était ouverte. j'étais impatient et aurais voulu sans plus attendre jeter un coup d'oeil à l'extérieur. Je désirais me lancer immédiatement dans l'espace. J'en demandai donc l'autorisation au commandant car tout devait se passer selon le programme établi, et je n'avais pas le droit de me précipiter. Finalement, tout fut prêt, et j'avançais la tête hors du panneau de sortie.

Sans me hâter, j'escaladai l'ouverture; d'une poussée légère je m'écartai du panneau, et je m'éloignai peu à peu de l'astronef. Le câble me reliant à la cabine se tendit sur toute sa longueur (environ 5 mètres), et je cessai de m'éloigner du bord. Le léger effort accompli en me détachant de l'astronef avait causé un insignifiant déplacement angulaire de celle-ci. Ce fut pour moi une sensation inattendue et fort intéressante. Bien que le phénomène fût conforme aux lois de la mécanique, la sensation était néanmoins surprenante. Au cours de nos séances d'entraînement à terre, notamment durant les exercices en l'état d'apesanteur à bord d'un avion équipé spécialement à cet effet, nous avions établi un système pour nous éloigner du bord au moyen de poussées légères. C'est ce que je fis dans l'espace. Lorsque j'allai dans une direction, l'astronef allait de l'autre. Cela se produisit plusieurs fois, et j'avais l'impression d'être sur une balançoire; je m'élançai, et la nef virait loin de moi. Ce qui est intéressant, c'est que Pavel Belaïev, le commandant - ainsi qu'il m'en informa par la suite - sentait également le vaisseau réagir à mes mouvements. De plus, il m'entendait voltiger dans l'espace. Tous les bruits lui parvenaient : le choc de mon soulier contre la nef, mon tâtonnement autour du panneau de sortie, etc.

Je vis le vaisseau spatial tourner lentement. Je m'attendais à voir de violents contrastes de lumière et d'ombre, mais rien de tel ne se produisit. Les parties de la nef se trouvant dans l'ombre étaient suffisamment éclairées par les rayons du soleil réfléchis de la Terre.
Je tirai légèrement sur le câble et me rapprochai lentement du vaisseau spatial. Lorsque je l'eus atteint, je lui donnais une poussée et m'en éloignai à nouveau graduellement, tout en tournant sur mon axe transversal. Les mots courant sont impropres à décrire mon état d'esprit. Je n'étais pas excité. Je voyais l'univers dans toute sa splendeur. Aux étoiles fixées sur un fond violet foncé succédait le noir velouté du ciel infini, puis venaient les aperçus de la Terre. Devant mes yeux flottaient de vastes étendues vertes; je reconnus la Volga, la chaîne neigeuse de l'Oural. Puis je vis les fleuves Ob et Ienisseï, cmme si je nageais au-dessus d'une immense carte en couleurs. La distance m'empêchait d'identifier les villes et le détail du relief. Ainsi, il ne m'a pas été donné de voir mon pays d'origine, le village de Listvianka, dans la région sibérienne de Kemerovo, où je vis le jour il y a trente ans.

Ceux qui travaillent avec le pinceau et la palette auraient peine à découvrir un panorama plus majestueux que celui que je contemplais. Les brillants rayons du soleil, qui paraissaient fixés sur l'obscurité du ciel, pénétraient la visière de mon casque, et je sentais leur chaleur. Puis je voyais à nouveau les étoiles et les étendues de la Terre.
Je savais qu'aucune manoeuvre ne pouvait interrompre mon mouvement de rotation; je l'avais appris par expérience durant mes exercices d'entraînement. Par conséquent, je n'avais qu'à attendre que le câble se raidisse par suite de la torsion, ce qui ralentirait la rotation. Et de fait, mon pivotement diminua graduellement. Il faut dire que j'aurai pu arrêter la rotation sur axe transversal en m'emparant du câble et créant ainsi un mouvement d'angle; mais je ne désirai pas le faire, car je voulais profiter de l'occasion qui m'était offerte de regarder de tous les côtés. Et d'ailleurs, je ne voulais pas gaspiller mon temps si précieux.
Un peu plus tard, je tirai assez fortement sur le câble, et je dus me protéger des mains contre le vaisseau spatial qui virait brusquement dans ma direction. La première pensée qui me vint à l'esprit fut d'éviter de cogner la cabine avec la visière de mon casque. Donc, tandis que je volai vers l'écoutille, j'étendis les mains pour amortir le choc. Ce fut très facile à faire, et je me rendis compte qu'avec un peu d'entraînement, on arrivait à se mouvoir de façon bien coordonnées et utiles dans ces conditions inusitées. Je me sentais bien, j'étais de très bonne humeur et je ne désirais pas quitter le grand espace.
Ainsi, même lorsque j'eus reçu l'ordre de réintégrer la cabine, je me repoussai une fois de plus de l'écoutille afin de vérifier l'origine du phénomène de vélocité angulaire qui était le résultat immédiat de cette manoeuvre. Je compris que la moindre déviation dans le sens de la poussée provoquait une rotation dans le plan correspondant. Il semble donc que ceux qui auront à travailler dans l'espace ont encore beaucoup de choses à apprendre en vue de pouvoir maintenir une position stable en l'absence de gravité.

Pour ce qui est de ladite barrière psychologique, considérée comme un obstacle insurmontable pour l'homme en face de l'espace, je dois dire que je n'ai rien éprouvé de pareil; j'avais tout oublié de l'existence de cet obstacle - je n'avais pas eu le temps d'y penser. Et cependant, les vingt minutes que je passai dans l'espace - y compris les dix minutes à l'extérieur du vaisseau spatial - était le clou du vol de Voskhod II. Je le savais parfaitement, et je fis donc mon possible pour ne pas en gaspiller une seule seconde.
Ce qui m'aida à n'éprouver aucune ''barrière psychologique'' fut le contact constant que je maintins, par radio et téléphone, avec le commandant du vaisseau ainsi qu'avec la Terre : j'ai même causé par radio avec Youri Gagarine. Je ne me sentis donc pas solitaire dans l'espace.
Par ailleurs, je ne doutais aucunement de l'efficacité de ma combinaison spatiale, de la sécurité de l'équipement et du système de survie. En d'autres termes, j'étais certain de la réussite de l'expérience.

Malheureusement, le temps passait trop vite, et j'en arrivais à mes derniers instants hors du vaisseau spatial. Je démontai la cinécaméra qui avait enregistré sur pellicule ma sortie dans l'espace, et je tentai d'escalader immédiatement l'écoutille. Mais ce ne fut pas si facile. Engoncé dans une combinaison spatiale sous pression, mes mouvements étaient plutôt restreints. Je dus donc faire un effort physique considérable, et mon adieu à l'espace fut plutôt prolongé. Finalement, j'arrivai à pénétrer dasn le sas, et un peu plus tard, je rejoignis dans la cabine Belaïev qui me dit <> et me félicita d'avoir accompli avec succès le programme de sortie hors du vaisseau spatial. En dépit de l'éffort physique considérable que j'avais eu à fournir, le système autonome de survie s'était montré efficace, et je n'avais éprouvé ni manque d'air, ni fluctuations néfastes de température. Toutefois, lorsque je fus de nouveau installé dans mon siège, je sentis la transpiration ruisseler sur mon front et mes joues. J'estime donc qu'il est encore trop tôt pour penser à l'espace en tant que but de promenade d'agrément. Je suis certain que sans ces longs mois d'entraînement de toutes sortes - dont j'ai parlé plus haut -je ne serais jamais arrivé à m'acquitter si aisément de la mission qui m'avait été confiée.
J'ai passé vingt minutes hors du vaisseau spatial dont dix dans l'espace même. Une heure et demie après mon retour à bord, je notai mes impressions dans le journal de bord et essayai même de faire un croquis du panorama spatial.

Je voudrais ajouter quelques mots concernant ces impressions inoubliables et la gamme de couleurs que j'eus la chance d'observer.
Tout d'abord, un mot au sujet des couleurs sur la ligne de démarcation entre l'espace et la Terre. Cette ligne se discerne très bien, et l'on peut y voir deux spectres : celui allant de la partie sombre de la Terre à sa partie éclairée, et celui allant de sa partie éclairée à sa partie sombre. le premier partait du blanc pour arriver au violet, en passant par le bleu pâle et le bleu foncé; le second avait, en plus, des teintes rouge feu et jaune.
A un moment donné, le tableau suivant se présenta devant mes yeux : il était 2 heures 37 minutes, et nous aperçûmes une Terre toute noire, au-dessus de laquelle flottait une bande passant du rouge vif au jaune pâle. Dans leurs caractéristiques angulaires, ces bandes semblaient égales au Soleil, qui paraissait un peu déformé. En même temps, les étoiles avaient un aspect or pourpre. A deux ou trois reprises, j'essayai d'apercevoir la ligne de démarcations séparant la partie sombre de la Terre de sa partie éclairée. La transition de la partie claire à la partie sombre est très douce. Elle commence par une teinte vive qui s'atténue peu à peu jusqu'à l'éteignement complet et l'obscurité profonde. En outre, je pus distinguer le relief de la Terre : on aurait dit des vagues sur une mer illuminée au crépuscule par un projecteur, les crêtes des vagues étant très brillantes et le reste de la mer très sombres. C'est ainsi qu'apparaissaient les montagnes dans la région marquant la transition entre la lumière et l'ombre.

Après avoir effectué plus de dix-sept révolutions autour du globe terrestre, et couvert une distance de 720 000 km, Voskhod II atterrit sans encombre à 12h02 (heure de Moscou) aux environs de la ville de Perm (Oural septentrional).
Les résultats préliminaires de notre vol dans l'espace nous autorisent à tirer certaines conclusions. Sortir de la cabine dans le vide est faisable, et n'offre plus de mystère pour l'homme. Revêtu d'une combinaison spéciale, équipé des systèmes nécessaires à maintenir la vie, l'homme peut non seulement vivre dans l'espace, mais peut y mener à bien des tâches réfléchies et coordonnées : il peut y accomplir du travail physique et y effectuer des observations scientifiques.

Les savants et les ingénieurs soviétiques ont veillé à notre sécurité. A ce propos, je voudrais dire quelques mots au sujet d'une certaine rumeur, selon laquelle des cosmonautes soviétiques auraient péri dans l'espace. Ces citoyens soviétiques sont toujours en vie et en excellente santé, ainsi que l'a confirmé le Professeur Bernard Lovell, célèbre radio-astronome anglais. Je peux également certifier qu'aucun cosmonaute scientifique n'a péri dans l'espace; ceux qui ont déjà effectué des vols sont en parfaite santé et ne rêvent que d'exploits encore plus difficiles.
Je suis sûr que de telles expéditions auront lieu dans un avenir très proche. Il est évident que le chemin menant à l'exploration de l'espace n'est pas sans obstacles. Mais je suis convaincu que les jalons déjà posés par l'homme ouvriront la voie triomphale aboutissant à la conquête de l'Univers.

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J'ai vu plonger Leonov hors du vaisseau
par Pavel Belaïev
1965

     Comme dit le poète, on ne voit les grandes choses qu'avec le recul. Au moment où j'écris ces lignes, des semaines se sont déjà écoulées depuis notre vol, et c'est maintenant que je réalise toute la gamme des sensations que j'ai éprouvées; c'est maintenant que des détails nouveaux me reviennent en mémoire. Leonov et moi, nous sommes en train de revivre notre expérience historique, avec tous les moyens d'appréciation dont l'homme dispose, les yeux, l'âme, l'intelligence...
     Leonov et moi-même, nous manquons de paroles pour décrire ce que nous avons vu et senti. Nous ne sommes pas des écrivains, ni des psychologues. Nous avons l'Univers. Nous avons vu infiniment de choses. Ce que je veux, c'est essayer, dans ce récit, de compléter mes observations.


pas de crainte devant l'abîme

     Il est impossible de décrire exactement la splendeur, la luminosité du spectacle que nous avons eu devant nos yeux.
    Avant de sortir d'un vaisseau spatial, avant de marcher dans l'espace cosmique, l'homme doit vaincre une certaine résistance intérieure. Les spécialistes appellent cela la ''barrière psychologique''. Quand on se trouve au bord de l'abîme, on est saisi de crainte : le vide s'étend sous vos yeux, un vide qui, dans le cosmos, ne semble avoir aucune limite. L'homme est étreint par l'angoisse de quitter le milieu auquel il est habitué, son point d'appui, en l'occurrence, le vaisseau cosmique. Il est victime de réactions émotives : une sorte de paralysie mentale s'empare de lui - il a l'illusion de tomber. Voilà les craintes qui étreignent le cosmonaute avant sa sortie dans le vide interplanétaire.

     Je tiens à dire qu'Alexeï Leonov n'a été, avant sa sortie du vaisseau, le jouet d'aucune sensation de ce genre. Il n'a éprouvé aucune paralysie, aucune crainte.
     Pourquoi puis-je parler d'Alexeï avec autant d'assurance ? Parce que, sur l'écran du téléviseur, j'ai pu observer, pendant toute la durée de l'expérience, et cela très nettement, ses yeux, les expressions de son visage - j'avais l'impression qu'il était à côté de moi, et que je n'avais qu'à tendre la main pour le toucher. Je connais bien Alexeï, c'est un homme ouvert et tout ce qu'il ressent se lit sur ses traits. J'ai vu son visage et dans yeux l'expression d'un immense triomphe.

     Au début, toutefois, il a été surpris par l'éclat du soleil si puissant qu'on croit voir l'aveuglante lumière d'un arc électrique. Il brillait même à travers l'épais filtre du casque de son scaphandre, filtre si épais que, sur Terre, il donne l'illusion d'une opacité presque totale.
     Si le soleil est extrêmement brillant dans le cosmos, il n'empêche quand même pas de voir et de travailler, dans les conditions extraordinaires, il est vrao. Leonov a regardé autour de lui, et ses yeux se mirent à briller. Il était saisi par la beauté du tableau qui s'offrait à lui. Sous ses yeux s'étendait la terre, si riche en couleurs, avec ses montagnes qui semblaient fumer, ses mers bleu noir - la Terre comme plongée dans un abîme où brillent sans scintiller les étoiles.

     Le spectacle du cosmos passionnerait n'importe qui, à plus forte raison Leonov, qui est aussi un peintre. Sa vision est plus riche que la mienne ou que celle des autres cosmonautes. A terre déjà, il voyait le cosmos à sa façon. Les couleurs de ses tableaux ''cosmiques'' sont vives et variées. Lorsqu'il ''voyait'' le cosmos d'après le récit de ses camarades, ce n'était encore que par les yeux de son imagination. Cette fois, il le voyait de ses propres yeux et ses couleurs s'y révélaient infiniment plus brillantes et variées. Dans l'espace cosmique, tout est extraordinaire, tout stupéfie, dès le premier regard. Dans son enthousiasme, Leonov heurta de la main le rebord de l'écoutille, et j'entendis le bruit que cela faisait. En effet, dans le vaisseau tous les bruits sont nettement audibles, et ils franchissent la paroi métallique.

     Alexeï était impatient de sortir - je lui avais dit d'attendre. J'ai tenu à m'assurer d'abord que son pouls et sa respiration étaient normaux. Je lui ai demandé s'il se sentait bien. Ce n'est qu'après sa réponse affirmative que je lui ai dit :
     - << Vas-y ! >>

     Alexeï était déjà dans le sas, tout près de l'écoutille. A présent, il regardait l'abîme par l'écoutille. J'ai éprouvé un sentiment de crainte - fasciné par la beauté du cosmos, il allait se dépêcher, faire une traction brusque et imprimer un mouvement de rotation. Mais je m'étais inutilement inquiété - il fit tout ce qu'il fallait faire, comme on le lui avait montré.
     Au cours des exercices d'entraînement, Alexeï sortait du vaisseau avec calme, sans gestes brusques. Nous avions adopté la devise d'Andrian Nikolaïev : << L'essentiel est de garder son sang-froid. >>


Alexeï ouvre la porte sur l'univers

     Alexeï effectua posément, systématiquement, sa sortie du vaisseau : tout d'abord, il dégagea un bras de l'écoutille, puis une jambe. Puis, très lentement, il s'éloigna d'une vingtaine de centimètres. Il sourit - tout allait bien. J'avais retenu mon souffle pendant toute l'opération. J'étais inquiet pour mon ami - je ne sais pourquoi, mais j'étais inquiet. Quand je le vis sourire, je fus soulagé, mais je restai quand même très tendu : qu'allait-il  se passer ?

     Sans brusquerie, il se repoussa, s'éloigna un peu du vaisseau, puis écarta les bras.
J'entendis :
     - << Tout va bien, je me sens parfaitement bien. >>
     Il avait la même voix que tout à l'heure, un peu exaltée, joyeuse, et cela me réconforta. Alors, je transmis à la Terre, d'une voix égale mais pleine d'émotion contenue :
     - << Un homme est sorti dans l'espace cosmique. >>

     Je répétait deux fois cette communication. Ce n'était pas une simple information. C'était un événement d'une portée universelle.
     Pour la première fois, un habitant de la Terre effectuait un vol ''indépendant'', pour la première fois il se mouvait librement dans l'océan cosmique. La porte de l'univers était ouverte. Auparavant, nous lisions cela dans les romans de les romans de science-fiction. Auparavant, c'était un rêve. Maintenant, ce rêve était devenu réalité.

     J'attendais cet instant, je m'y étais préparé. Mais je ne sus plus ce qu'était devenu mon sang-froid, ce qu'était devenu ma ''préparation'', quand Alexeï se mit à marcher dans l'espace interstellaire. Mon camarade, mon compagnon de vol, marchait dans le cosmos. Avec mon concours, devant mes yeux, il réalisait l'incroyable. Comment annoncer cela d'une voix dépourvue d'émotion aux hommes restés sur Terre ?

     Pendant dix minutes, je n'ai pas quitté des yeux l'écran du téléviseur. Je voyais tout ce que faisait Alexeï. J'entendais aussi chacune de ses paroles. Et il n'a pas cessé de parler. J'étais obligé, quand à moi, d'avoir des conversations ''sur deux fronts'' : avec Alexeï et avec la Terre. Alexeï avait évidemment la priorité, car c'était lui le personnage principal, le centre des événements.
     Pour la Terre, je venais d'inaugurer une nouvelle spécialité : '' commentateur de l'espace''. Plus tard, ce sera sans doute une profession comme les autres, mais j'espère qu'on n'oubliera pas que j'ai été le premier commentateur de l'espace. Je peux plaisanter maintenant , mais pendant le vol, il n'en était pas question. Je n'ai pas cessé d'être inquiet pour mon ami, et sur la manière dont se déroulait l'expérience. C'était la première fois de l'histoire qu'un homme se déplaçait dans le cosmos et, en cas d'incident, il fallait que je sois prêt à me porter à son secours.
     J'avais également été entraîné à sortir du vaisseau - en cas de nécessité, j'aurai pu faire la même chose qu'Alexeï. Réciproquement, il était prêt à prendre les commandes. Nous étions parfaitement interchangeables. Mais comme tout s'est bien passé, aucun de nous deux n'a eu à intervenir au secours de l'autre.

     Alexeï se ''promenait'' avec beaucoup de satisfaction dans l'abîme cosmique. Je lui donnais des ordres, tels que :
     - << Dévisse le couvercle de l'objectif de la caméra. >>
Il l'a ôté et jeté dans le cosmos...


un instant, je ne le vois plus...

     Le soleil avait un éclat aveuglant. Nous pouvions apercevoir des nuages sur la Terre, même au-dessus du Caucase. Comme j'aurai souhaité pouvoir diriger toute cette lumière sur les rives de la mer Noire ! Devant la violence des rayons solaires, j'ai eu un moment d'inquiétude.N'allaient-ils pas brûler Alexeï ?
     Mais celui-ci me rassura - il ne ressentait aucune chaleur, le scaphandre le protégeait parfaitement. Seul, son visage subissait, mais très légèrement, les effets du soleil. Néanmoins, le filtre coloré de son casque hermétique constituait une protection efficace.

     Je pense que si l'on avait laissé Alexeï libre de se déplacer, il se serait considérablement éloigné du vaisseau. Il est passionnant de marcher dans l'espace cosmique. Mais la drisse le maintenait à une distance maximale de 5 mètres du vaisseau. Alexeï ne pouvait la sentir, car elle n'était pas fixée à son corps, mais au scaphandre. Il pouvait, jusqu'à cette distance, se déplacer à gauche et à droite comme il le voulait, en souplesse.

     Il eut apparemment la curiosité de voir ce qui allait se passer s'il se mettait à faire une traction brutale. Il la fît, je le vis nettement sur l'écran du téléviseur, et il s'approcha très rapidement du vaisseau sans pouvoir s'arrêter. Je restai un instant figé à la pensée que le filtre de son casque pouvait se briser en heurtant le vaisseau...
     Alexeï avait à nager en état d'apesanteur. Il avait des réactions rapides, une excellente coordination de mouvements. En une fraction de seconde, il se recroquevilla, avança le bras gauche et, atteignant le vaisseau, il fit une poussée qui l'en éloigna de nouveau. Ensuite, il commença à tourner sur lui-même autour de son axe longitudinal. Il s'en tirait par une pirouette.
     A un moment cependant, la drisse lui échappa des mains. J'étais vraiment curieux de connaître la position qu'il allait prendre. La drisse s'enroula autour de lui - il la ressaisit et la déroula rapidement.

     Alexeï s'intéressait à tout. Il regardait en haut, en bas, alors que j'étais plein d'inquiétude pour lui. Et soudain, je le vis disparaître de l'écran du téléviseur ! Il s'était littéralement noyé dans l'espace...
Je ne voyais que la drisse de sécurité. Elle semblait être tirée quelque part vers le bas, loin de l'écoutille : Alexeï se ''promenait'' sous le vaisseau.
     - << M'entends-tu ? demandai-je, inquiet. Comment te sens-tu ? >>
     - << Très bien, me répondit-il, je suis ici, en bas. Tout va bien. >>
     - << Remonte vite, lui demandai-je >>
Ce qu'il fit, avec le sourire pour me réconforter.


il aurait suffi d'une fausse manoeuvre...

     A quoi pensiez-vous encore, pendant ces moments ? nous demande-t-on souvent. Nous nous creusons la têtes et... nous ne nous souvenons de rien. Il est certain que nous ne pensions à rien d'autre qu'à notre mission. Toutes nos pensées étaient entièrement soumises à cette sortie dans l'espace cosmique.
     D'ailleurs, nous ne devions pas avoir d'autres préoccupations : on exigeait de nous le maximum d'attention, de concentration. Il aurait suffi que nous soyons distraits une seconde, que nous oubliions quelque chose, que nous fassions une fausse manoeuvre, et les conséquences auraient été immédiates et catastrophiques. Nous nous maintenions, si l'on peut dire, à bout de bras, et c'est ce qui nous a permis de réaliser notre mission avec succès.

     J'éprouve une grande fierté pour nos savants, nos constructeurs, nos ingénieurs, nos spécialistes de fusées qui nous ont permis de réaliser cette performance. On trouvera peut-être ces paroles grandiloquentes, mais elles traduisent  bien nos sentiments à nous deux.

     Dans le cosmos, nous entendions les exclamations qui s'échangeaient sur toute la planète : - ''Sensationnel !'', ''Formidable !'', ''Magnifique !'' . Nous les dédions à notre pays, qui fait hardiment et systématiquement la conquête du cosmos.


il faut revenir sur Terre...

     Le programme du vol prévoyait notre atterrissage à la dix-septième révolution, par descente automatique, en utilisant le système d'orientation solaire. Tous les vaisseaux cosmiques précédents avaient atterri ainsi. En cas de panne du système automatique, les cosmonautes pouvaient quand même atterrir en utilisant les doubles systèmes d'orientation.

     Nos cosmonautes voulaient depuis longtemps utiliser les commandes manuelles pour l'atterrissage. Ils s'y étaient d'ailleurs soigneusement entraînés à terre et étaient prêts à s'en servir. Nous aussi, nous y étions préparés. Je dois avouer que nous en voulions aux appareils automatiques, qui nous enlevaient la possibilité de faire ce que nous voulions. Comme par un fait exprès, ils avaient toujours fonctionné impeccablement.
     Aussi avons-nous été très satisfaits de constater, au moment où nous allions atterrir en descente automatique, certaines anomalies dans le fonctionnement du système d'orientation solaire. Nous allions donc effectuer un atterrissage aux commandes manuelles et pouvoir ainsi montrer les qualités remarquables de nos appareils cosmiques, enfin pilotés au plein sens du terme.

     Franchement, nous ne craignions qu'une chose : C'était de ne pas être autorisés à le faire - on pouvait utiliser le système de descente automatique à la révolution suivante.
     Les trente secondes environ qu'il fallut pour qu'une décision soit prise, à la suite de notre rapport et de notre demande d'atterrissage manuel nous semblèrent bien longues. Enfin, nous avons reçu le feu vert pour l'atterrissage manuel à la dix-huitième révolution.

     Le système a parfaitement fonctionné. Nous nous sommes posés approximativement à l'endroit prévu, mais avec un certain décalage, du fait de la nouveauté de cet atterrissage.
     En tant qu'ancien pilote de chasse, j'ai effectué de nombreux atterrissages avec des avions rapides modernes, mais la vitesse de Voskhod II était incomparablement supérieure, et il me fallait poser cet engin ultra-rapide à l'aide de commandes manuelles, dans une zone définie.
     Chacun comprendra toute la responsabilité qui incombe au pilote d'un véhicule spatiale qui atterrit dans ces conditions. En effet, la moindre erreur dans la direction du vaisseau ou dans le choix du moment de la mise en marche des rétro-fusées, peut avoir de redoutables conséquences. Dans le meilleur des cas, l'atterrissage a lieu dans une région imprévue - au pire, le vaisseau n'atterrit pas, mais modifie sa trajectoire...

     Mon expérience de pilote de chasse m'a aidé à effectuer avec succès l'atterrissage de Voskhod II. Aux commandes du vaisseau, je le sentais comme lorsqu'on pilote son avion. L'atterrissage manuel du vaisseau cosmique est un système sûr. Il pourra être utilisé au cours des prochains vols.
     Notre vaisseau s'est posé sur le sol grâce à l'atterrissage ''en douceur'',  système qui avait déjà été employé par le vaisseau cosmique Voskhod I. Il a entièrement fait ses preuves. Tout a marché impeccablement.


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Je marche dans le Cosmos
par Alexeï Leonov
1965


On me demande souvent :
- Avez-vous eu des moments critiques ? Avez-vous eu le coeur serré quand vous avez marché dans le cosmos ?
     A cela, je ne peux que répondre franchement : NON.
Je n'ai même pas eu froid dans le dos. Je n'ai éprouvé qu'un sentiment de légèreté, de liberté. Rien que des sensations agréables. Cela en décevra peut-être certains, qui peuvent penser :
- Comment se fait-il que vous puissiez faire une chose si extraordinaire et n'éprouver aucune nervosité ?
     Pourtant, tout cela s'est passé si simplement, sans surprise, sans événement inattendu.


la sortie a été préparée

     Naturellement, affirmer que je n'ai éprouvé aucune émotion serait mentir. Mon pouls a battu un peu plus vite que d'habitude, mais la cause en était la tension que tout être éprouve lorsqu'il effectue un travail inhabituel, et dont il n'est pas lui-même conscient sur l'instant.

     Pour autant que je m'en souvienne, j'étais extraordinairement concentré : j'avais tout mon sang-froid et j'étais relativement calme. Et pourtant, de nature, je suis loin de l'être. Cela, j'en suis convaincu, je le devais à la préparation systématique que j'avais subie. Cette préparation s'était effectuée en deux étapes.
     La première a comporté un entraînement physique, comprenant des plongeons dans l'eau, du parachutisme, de l'acrobatie, des agrès, des loopings... En un mot, toutes les sortes de sports sollicitant l'appareil vestibulaire qui est mis à l'épreuve lorsque l'homme quitte brutalement son point d'appui habituel. Ce fut une bonne école. D'ailleurs, tous les cosmonautes y passent.
     La deuxième étape comportait de nombreuses épreuves en vol et à terre, des séances d'apesanteur dans un avion, des stages dans une chambre barométrique, la préparation aux différentes phases d'entrée et de sortie, et à toute l'opération dans son ensemble.
     En somme, nous répétions le vol. Ce fut un travail difficile, mais indispensable pour ceux qui vont affronter le cosmos. Je devais m'en apercevoir. En effet, cet entraînement allait nous donner la certitude de la réussite; en outre, nous doter de la précision et de la logique nécessaires dans nos manoeuvres. Dans le cosmos, j'ai effectué presque toutes les opérations comme à l'entraînement, sans changer l'ordre dans lequel elles devaient se faire. C'était là le plus important.

     Autre ''secret'' : je n'ai pas ''marché'' à l'aveuglette dans le cosmos. Bien que l'espace cosmique soit considéré comme un monde énigmatique, inexploré, nous le connaissons quand même un peu. J'avais assimilé presque tout ce que la science a réuni sur ce sujet. Je savais où j'allais, je connaissais ce qui m'attendais. J'ai ''marché'' consciemment, avec certitude. Je m'étais préparé à cette sortie dans l'espace, tant sur le plan scientifique que psychologique.
     Ma réussite, je la dois aussi que fait que la vision de l'espace interplanétaire m'a immédiatement passionné, conquis, à un point tel qu'il n'y avait plus, dans mon esprit, de place pour d'autres sensations. Je ne pensais qu'à regarder, à admirer et à réaliser le programme. La plus forte sensation que j'ai éprouvée, ce fut un extraordinaire dépaysement. Je me représentais le cosmos d'après le récit de mes camarades. Mais ce n'est pas sans raison que l'on dit : ''Mieux vaut voir une fois soi-même que d'entendre les autres parler cent fois de quelque chose''.


sans ombre dans un flot de lumière

      J'ai vu l'immensité de la Terre, la moitié du globe, et cela d'un seul coup d'oeil. J'ai vu mon pays, de la mer Noire à l'Île de Sakhaline, et cela non pas à travers un hublot étroit, mais depuis l'immensité libre du ciel. Je suis sorti du vaisseau alors que nous étions au-dessus de la mer Noire. Je fus frappé par sa beauté. Sa couleur passait d'un bleu sombre à un bleu d'acier.
     J'aime la mer Noire, son climat, son rivage. A terre, il m'est arrivé de rester des heures à regarder l'alternance de ses couleurs. Mais de là-haut, elle était différente; sa couleur était uniforme, tout en passant d'un bleu sombre à un bleu d'acier.
     Je distinguai un navire en haute mer. Je me rappelai d'un conte de fées dont le héros regardait du haut du ciel une flottille de navires qui projetaient leurs ombres sur l'eau. Je n'ai pas vu d'ombre - le navire était complètement éclairé par le soleil, il semblait voguer dans un flot de lumière.
     Du haut de l'espace, on perçoit beaucoup plus de couleurs que lorsque l'on est à terre. Ce sont évidemment les mêmes couleurs, mais plus éclatantes. J'ai admiré le coucher du soleil. A droite, à gauche, au-dessus de moi, le ciel était noir. Mais entre la terre et le ciel, il y avait comme une auréole faite de bandes rouges, paille, jaunes.
     Alors que je ''marchais'' dans le cosmos, et que nous étions au-dessus des steppes du Kougan, j'ai rencontré... sur les ondes Youri Gagarine qui m'a demandé avec sollicitude comment je me sentais. Je lui ai répondu que je voyais beaucoup de choses, et qu'il m'étais difficile de tout dire. Youri a ri, puis m'a demandé si mon moral était bon. Je lui ai de nouveau répondu : - Je vois beaucoup...
J'étais, en effet, complètement subjugué par mes impressions. Youri n'a pas insité. Il avait compris que j'étais pris par mon enthousiasme. Nous sommes de vieux amis et nous nous comprenons bien.
     Lorsque Gagarine était dans le cosmos, je l'avais aussi ''rencontré'' sur les ondes. Je lui avais demandé comment il allait - il m'avait joyeusement répondu : << Salut blondinet >>. Je me suis souvenu de cela, et j'ai dit à Gagarine : << Salut à tous, et en particuliers aux muguets. >>
     Muguet est le sobriquet que nous donnons aux cosmonautes. Ce n'était pas seulement un salut, mais aussi un remerciement. Le détachement entier de cosmonautes, que Youri Gagarine dirige, nous avait préparé pour notre vol. Chacun de nous avait été aidé de ses conseils pendant la période d'entraînement. Tous considéraient ce vol comme leur propre chose - ils en oubliaient parfois que c'était nous, et non pas eux, qui allions partir.


seule, la Terre bouge 

     Dans le cosmos règne un silence de mort. En effet, les sons se propagent grâce aux vibrations de l'air - or, ici, il n'y en a pas. Mais je dois avouer que je ne me suis presque pas aperçu de ce silence, je n'en ai pas eu le temps. Pavel me parlait, je lui rendais compte de tout ce que je voyais, et il communiquait avec la Terre. Pendant ces dix minutes, le cosmos a été plein de bruit. Ma voix résonnait comme une trompette : Pavel et moi, nous en avons ri par la suite : << Quel chahut tu as fait ! >>.

     Je n'ai éprouvé aucune sensation de vitesse, bien que celle du vaisseau - et donc de la mienne - fût considérable. Il semblait suspendu dans l'abîme cosmique. Sur terre, on peut apprécier la vitesse d'après les arbres ou les maisons qui défilent le long d'une route - même en fermant les yeux, on sent la vitesse d'après le bruit du moteur, les cahots. Il n'y a rien de semblable dans le cosmos. Le vaisseau lui-même est silencieux. J'entendais seulement la voix de Pavel par téléphone.

     Pour moi, le vaisseau était aussi une planète, la seule planète de cet immense océan. Il me semblait énorme, et cela, visiblement, parce que je n'avais rien à quoi le comparer. Quel spectacle fantastique ! Je regarde les étoiles, elles sont immobiles. Le soleil semble cousu sur le velours du ciel. Devant mes yeux, seule la Terre bouge. J'ai l'impression de rester sur place pendant que la Terre se déplace. Je n'ai senti un petit mouvement du vaisseau que lorsque je l'ai quitté. Quand j'ai poussé, il s'est éloigné dans la direction opposé à la mienne.
     Ma plus merveilleuse impression m'est venue de l'immensité autour de moi, dans laquelle je volais librement, comme un oiseau. En étendant les bras et les jambes, j'ai l'impression d'avoir des ailes, et que ce sont elles qui me font voler. Le scaphandre me gêne très peu dans mes mouvements. Je ne suis pas exigeant envers lui, car il me semble qu'il fait partie de moi-même. Je peux m'éloigner du vaisseau, aller à sa gauche, à sa droite, derrière lui, je peux même voler devant lui, le devancer. Les parois du vaisseau ne me retiennent pas prisonnier, je ne suis pas dans un espace fermé. C'est un état merveilleux : on se ''promène'' là-haut comme chez soi.

     Au cours des dix minutes que j'ai passées dans l'espace, j'ai connu deux moments particulièrement émouvants. Le premier, lorsque je suis sorti du vaisseau et le deuxième, lorsque j'ai entendu la voix du speaker de Moscou, Levitan, alors que je passait au-dessus de la Volga. Être dans le cosmos et voir la capricieuse Volga, écouter la voix du speaker annonçant solennellement notre vol, tout cela m'a rempli de joie.

     J'aurai pu rester beaucoup plus longtemps que dix minutes dans l'espace cosmique. A aucun moment je ne me suis senti angoissé - tout me passionnait. J'avais suffisamment d'air dans mon scaphandre. Les communications avec le vaisseau étaient excellentes. Les câbles téléphoniques qui passaient à l'intérieur de la drisse ont remarquablement fonctionné.
     Jusqu'à cinq mètres, je pouvais me ''promener'' comme je le voulais, et cela sans inquiétude. Le câble qui me reliait au vaisseau ne risquait pas de se rompre. Il avait d'ailleurs été soumis à des forces bien supérieures à celles qu'il pouvait être appelé à supporter dans le cosmos. Mais le commandant m'ordonna de rentrer dans le vaisseau. L'expérience était terminée. En soldat discipliné, j'obéis immédiatement.

     Il n'y avait rien à objecter. C'était la première sortie d'un homme dans l'espace. Il n'y avait aucune raison de la prolonger. Lorsque les cosmonautes-monteurs iront dans le cosmos, il est certain qu'ils y resteront bien plus longtemps. Ils devront monter bloc par bloc, à l'état d'impondérabilité une station orbitale. Ma mission était strictement délimitée : démontrer qu'il était possible de sortir dans le cosmos. J'étais sorti, rien ne m'était arrivé. Ma mission était donc entièrement terminée.
     << Nous n'avons que faire des records >> nous avait dit un jour un chef-constructeur. Il avait ajouté : << Quand je serai certain que vous ne courez pas après les records, mais que vous pensez aux objectifs de l'expérience, que, dans la cosmos, vous êtes capables de prendre les décisions les plus raisonnables, alors seulement je vous autoriserai à prendre le départ. >> Il s'était probablement convaincu que nous n'étions pas des recordmen, mais bien des cosmonautes. Nous avions fait tout ce que nous pouvions faire.
     Je retournai au vaisseau.


la caméra veut rester dans le cosmos !

     Ma main droite étant occupée, il me fut plus difficile de rentrer dans le sas que d'en sortir. De plus, je m'étais fatigué à faire toutes sortes d'exercices. Le scaphandre rend le travail plus pénible. Chaque mouvement exige des efforts de beaucoup supérieurs à ceux que l'on fait sur terre.
     On est aussi obligé de supporter sa pression interne, alors que d'ordinaire on ne la ressent pas. Sur terre, lorsqu'on porte des gants, on ne sent pas leur pression. Dans le cosmos, cette pression est beaucoup plus forte, et il faut, en quelque sorte, le vaincre.
     Quand le moment du retour est arrivé, j'ai commencé par replacer toutes mes attaches dans le sas, puis j'y suis rentré à mon tour. C'est alors que je vois la caméra flotter à côté du vaisseau. Je la remets en souriant dans le sas, mais la voilà qui ressort aussitôt ! Je prends des mesures énergiques : je la cale avec mon pied, puis j'entre de nouveau dans le sas. Par précaution, je regarde si la caméra est toujours là. Elle s'est enfin assagie.
     Ma ''lutte'' m'a encore fatigué davantage. Je transpire d'abondance, chose qui m'arrive rarement, même pendant les séances d'entraînement prolongées. Les efforts que j'ai dû faire ont été particulièrement pénibles.
     Je ferme rapidement l'écoutille et je mets la pression. Une autre écoutille s'ouvre, et je suis dans le vaisseau, à côté de Pavel. Il m'accueille avec un sourire radieux :
     - << Tu es un champion, Lecha ! >>
     Il me dit de me reposer, mais je refuse énergiquement. Nous ne sommes pas aller dans l'espace pour nous reposer. Je me mets à mon journal de bord, afin de ne rien oublier de tout ce que j'ai vu et ressenti.


Crédit : Collection Stéphane Sebile / Spacemen1969
             Space Quotes - Souvenirs d'espace

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